On parle de nous – article Corse Matin par Par Véronique EMMANUELLI

Quand le facteur ne passait qu’une fois par semaine

Par Véronique EMMANUELLI – 11 mars 2018 à 18:07

Maurice Boule, philatéliste, négociant en timbres à la retraite, consacre désormais un ouvrage à l’histoire postale de la Corse. Elle débute autour de 1738, suit les évolutions nationales. L’insularité a toutefois ses spécificités

Maurice Boule, qui vit entre Occhiatana en Balagne et Sanary dans le Var, a d’abord agi en philatéliste et marchand de timbres. Sa démarche, peu à peu, s’ancrera en Corse. Son histoire personnelle lui inspire cette manière insulaire d’appréhender les timbres-poste et les cachets postaux.

En Balagne et à travers toute l’île, il se montre curieux et obstiné. Les découvertes se succèdent. Il collecte beaucoup puis conserve.

« Au fil des décennies, j’ai amassé tout naturellement un certain nombre de lettres et de documents. Ce qui représente 50 ans de recherches », raconte-t-il.

Maurice Boule est aussi membre de la commission consultative des collections philatélique et numismatique de SAS le prince Albert II. Il est aussi membre fondateur du Club de Monte Carlo et membre de l’association internationale des experts en philatélie.

Le fonds comporte, entre autres, des cartes postales et des lettres expédiées depuis Galeria, Cozzano, Ghisonaccia, Levie, Piedicroce, Soccia, Vizzavona ou ailleurs vers Bône en Algérie, Saïgon ou encore vers un champ de bataille, une commune au fin fond de l’Isère où est installé un parent.

Certaines fois, c’est au directeur des magasins du « Bon Marché » que l’on s’adresse ou bien au cousin de Marseille ou de Lyon. La correspondance est variée et foisonnante aux siècles derniers.

Et Maurice Boule a besoin de temps pour remettre de l’ordre dans ses papiers.

D’autant que rien ne presse vraiment. La retraite lui fournira une bonne raison de s’atteler à la tâche.

« Le moment est venu pour moi d’étudier, d’organiser cette somme, puis de l’inventorier et de la structurer. »

Il veut lui donner de la visibilité aussi. Il redoute l’oubli.

Soldats français

Alors, il fera les choses en grand et choisira le livre comme moyen de transmission.

« Très vite, l’idée de retracer l’histoire postale de la Corse, méconnue à bien des égards, s’est imposée. »

Le négociant à la retraite fixe le décor d’entrée de jeu.

« Je ne voulais pas d’un catalogue exhaustif comme on en trouve souvent. J’étais davantage partisan d’un ouvrage dédié à la découverte d’un pays, d’une histoire et enfin d’un service, La Poste. »

Le projet prendra forme au fil des mois. Il se solde désormais par la parution de l’Histoire postale de la Corse, en deux volumes, Historique et Catalogue.

Maurice Boule remontera le temps jusqu’en 1738 et aux « premiers témoignages. Ils sont le fait d’une armée étrangère, celle de la France. La République de Gênes, détentrice des droits de suzeraineté sur la Corse, l’a appelée à la rescousse », commente-t-il.

Via Antibes

À ce stade, il s’agit surtout de permettre aux militaires de recevoir des nouvelles de France, et en retour d’en donner. Il y a aussi quelques dépêches à échanger. Par la force des choses, « une organisation postale voit le jour dans l’île ».

Le dispositif a ses limites. « Cette poste aux armées se charge d’acheminer le courrier militaire. Les Corses n’en bénéficient pas », indique l’auteur.

Ce n’est que trente ans plus tard, en 1768, que la poste française s’installe dans l’île. Du même coup, les premiers bureaux de poste ouvrent leurs portes.

À cette date, « Antibes est la seule ville en correspondance avec l’île. Par conséquent, toutes les correspondances doivent être dirigées vers Antibes qui fait suivre à Bastia d’où elles seront réparties à travers toute l’île. Le trajet des lettres est identique dans le sens Corse-Continent », détaille l’auteur.

À pied et à cheval

À travers l’île, les lettres suivent souvent des circuits complexes et à rallonge. Tout dépend du lieu de résidence du destinataire et de l’expéditeur ainsi que des liens entre les bureaux.

« En 1792, à titre d’exemple, Porto-Vecchio est en correspondance directe avec Bonifacio. Olmeto est en relation avec Ajaccio et Sartène. Ponte-Leccia avec Bastia, Corte et L’Île Rousse. »

Il reste ensuite à aller à pied ou à cheval récupérer son courrier au bureau et le cas échéant s’acquitter du port dû dont le montant est calculé en fonction de la distance parcourue.

Les facteurs ne débuteront leur tournée qu’en 1830. Mais on ne les voit pas tous les jours. « Ils ne se rendent qu’une fois par semaine dans chaque commune », précise Maurice Boule.

Il est parfois plus facile de correspondre à « l’ancienne », c’est-à-dire de confier sa lettre à une connaissance, à un commerçant ou à un voyageur de passage. Dans tous les cas, cela reviendra moins cher. Les tarifs seront appareillés en 1849. L’évolution se confond avec l’apparition des premiers timbres-poste.

Naufrages et crashs

Désormais, le port est forfaitaire sur tout l’ensemble du territoire national, Corse et Algérie comprise.

« Compter 20 centimes pour expédier une lettre depuis la Corse jusqu’à Paris contre 1,10 franc quelques semaines plus tôt . »

Dans la foulée, d’autres bureaux verront le jour dans l’île, l’administration se structure, tandis que de nouveaux services apparaissent, à l’image des télégrammes, des lettres de recouvrement, les recommandés pour les « papiers d’affaires ».

Il est aussi possible de procéder à un envoi en « exprès ».

Différents cachets sont apposés sur les enveloppes. Certains se rattachent aux gares ferroviaires, d’autres font référence à la « ligne maritime » et le cas échéant à une fortune de mer comme en 1782.

« Lettre affranchie. Naufrage du comte Valery. » Car lettre et autres plis voyagent en bateau entre Corse et Marseille ou Nice.

Leur rythme est celui de la marine à voile, à vapeur puis celui des paquebots. Certains seront transportés exceptionnellement « par avion », à partir des années 1920. Ils parviennent à leurs destinataires contre vents et marées.

En 1962, un Ajaccien aura malgré tout sa lettre en provenance de Toulon.

« Objet retardé par suite de l’accident aérien du 29/12/1962 au Monte Renoso. »

Les passagers et l’équipage du Boeing n’ont pas survécu au crash.

Histoire Postale de la Corse. Tome 1 Historique 398 pages. Tome 2 Catalogue : 293 pages. Par l’intermédiaire des éditions Alain Piazzola.

L’attaque de la voiture postale

À partir de 1828, le lien postal est établi entre Ajaccio et Bastia. C’est « A Berlina », en d’autres termes une voiture hippomobile à quatre roues qui assure l’acheminement du courrier. En 1830, le service entre les deux villes revêt une fréquence quotidienne.

Il s’interrompt, parfois, en hiver, lorsque la neige empêche les convoyeurs de franchir le col de Vizzavona. Le trajet dure 14 heures en moyenne. Les passagers attendront la diligence jusqu’en 1833 pour faire le trajet.

Au début du XXe siècle , »A Berlina » cédera la place à l’automobile postale. Le chauffeur doit compter avec les aléas météo mais aussi avec les bandits. Très vite, ceux-ci jettent leur dévolu sur le véhicule et son chargement. Il faut bien vivre avec son temps.

Le bandit Barretta, originaire de San Gavino, se mettra à l’attaque de voitures postales. Ce qui l’amènera, un beau jour, à assassiner le chauffeur de l’automobile qui assure le service Ghisonaccia-Sartène.

Il sera abattu en 1909 du côté de Pietrapola par les gendarmes de Prunelli. Il n’empêche, le trajet reste peu sûr. En 1913, d’autres bandits se ruent sur la voiture postale. Le courrier sera distribué en retard.

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